ATHLETISME

    70 000 spectateurs se sont donné rendez-vous au Stade Lénine, dès le matin, pour suivre les premiers éliminatoires d'athlétisme, le sport le plus pratiqué en U.R.S.S. avec le football.
    Les Soviétiques savent que, dans cette discipline majeure, la moisson de médailles va être prolifique.

    La musculeuse Nadejza Tkachenki évolue comme en terrain conquis dans le pentathlon.

    Les séries du 10 000 m ont été un chemin de croix pour de nombreux concurrents. Parmi eux, le Finlandais Lasse Viren souffre le martyre. Lâché peu avant l'arrivée, Viren continue jusqu'au bout comme un automate. Devant lui, un autre drame se joue : l'Irlandais John Treacy commence à zigzaguer sur la piste. Il s'effondre et est emporté sur une civière par les brancardiers. Grimaçant, le visage décomposé, Viren ne se qualifie pour la finale qu'à la faveur de cet abandon.
    Miruts Yifter devient le troisième héros national éthiopien à l'issue d'un 10 000 m qui connaît de multiples rebondissements.
    Sous les coups de boutoir des compatriotes d'Yifter, ses fidèles lieutenants Khédir et Tras, le peloton s'étire. Pour les Britanniques McLeod et Foster, qui ne parviennent par à endiguer les vagues provoquées par les Africains, c'est une vallée de souffrance. Avec les 3 hommes des hauts-plateaux, il ne reste plus, bientôt, que deux Finlandais, Maaninka et Viren.
    Le vert de l'Ethiopie et le bleu de la Finlande s'entremêlent longtemps. C'est une succession d'accélération démentielles, avec quelques passages d'accalmie pour Viren qui vise une médaille.
    Yifter, cependant, discerne la fatigue du Finlandais. A 300 m du but, fidèle à sa tactique habituelle, il fonce. Viren décroche instantanément. Contre ce petit bonhomme d'1,62 m, il n'y a rien à faire. Il boucle en effet les derniers 300 m en 39", à la manière d'un spécialiste de 1500 m et l'emporte.

    Dans le 20 km marche, les Soviétiques subissent un énorme affront : Solomine, sur le point d'être couronné, est disqualifié, sans recours à l'entrée du stade en même temps que le tenant du titre, le Mexicain Bautista. Les deux hommes, qui ont déjà reçu deux avertissements, ont confondu vitesse et précipitation.
    L'Italien Maurizio Damilano remporte le titre.

    Sur 100 m, Pietro Mennea est plongé dans les oubliettes des demi-finales. Paralysé par l'enjeu, Mennea rate complètement sa course.
    Alan Wells, le puissant Ecossais, est ainsi débarrassé de son plus dangereux rival.
    En finale, lancé comme un bolide, Wells plonge sur le fil, éperdu de joie, nullement fatigué. Pour quelques centimètres, il devance le Cubain Silvio Leonard.



    Sur 400 m haies, Akii Bua disparaît sans recours.
    Le 400 m haies revient à l'Allemand de l'Est Volker Beck.

    Au javelot féminin, Ruth Fuchs est détrônée par la Cubaine Maria Colon.

    Au triple saut, le vétéran soviétique Victor Saneiev est toujours là : pour la 4ème fois de sa merveilleurse carrière, il accède au podium en transmettant le relais à son compatriote Jack Uudmae.
    Malheureusement, pendant ce concours, le public ne cesse de siffler, voire de conspuer le Brésilien Carlos de Oliveira, recordman du monde, dont on prend soin d'applaudir copieusement les essais mordus. De Oliveira se voit de surcroît privé de sauts qui paraissent pleinement réguliers et qui auraient suffi à lui assurer le titre.
    Aucun officiel de l'IAAF ne contrôle la régularité de l'épreuve.



    Les 800 m olympiques sont parfois des courses record. Le duel entre Sebastian Coe et Steve Ovett promet des sommets.
    Recordman du monde de la distance, Coe rallie presque tous les suffrages.
    Il estime que son compatriote est moins rapide que lui. C'est la raison pour laquelle Coe opte délibérément pour la temporisation.
    A 300 m de l'arrivée, Coe traîne étrangement en queue de peloton. Il dira plus tard :
    "Je ne sais pas ce qui s'est passé dans la ligne opposée ; je manquais de concentration ; je ne pensais qu'à placer mon démarrage dans les derniers 200 m."
    Curieusement cette temporisation poussée à l'extrême : l'option de Coe devient en effet suicidaire à partir du moment où il concède 5 à 6 m à Ovett, à moins de 300 m du but.
    C'est alors que la course s'emballe, avant même que Coe ait pu reprendre ses esprits. Même avec une vitesse de base supérieure, on ne revient pas sur Ovett lancé. Ovett produit d'ailleurs une énorme accélération. Il conserve d'autant plus aisément l'avantage qu'il n'a fourni aucun effort au contraire de Coe qui a dû, entre les 500 m et les 650 m, courir nettement plus vite que son rival pour tenter de le rattraper et de réduire son handicap.
    Les 50 derniers mètres pèsent lourd dans les jambes de Coe qui se relève à quelques foulées de l'arrivée.
    "Il y a toujours un autre jour, une autre bataille." dira-t-il en pensant eu 1500 m.



    Daley Thompson, ce décathlonien de couleur apporte à la Grande-Bretagne sa 3ème médaille d'or en 48 heures.



    En saut en hauteur, Sara Simeoni accède aux honneurs suprêmes. Longtemps dans l'ombre de sa rivale de la R.D.A., Rosemarie Ackermann, la gracieuse Italienne à le dernier mot face à la championne olympique de Montréal. 1,97 m lui suffisent pour accrocher l'or à son cou.

    Le 100 m féminin est enlevé à la surprise générale par la Soviétique Ludmilla Kondratieva devant l'Allemande de l'Est Marlies Goehr, qui rate complètement son départ.

    La Soviétique Nadezhda Olizarenko ne s'embarrasse guère de tactique dans un 800 m où sa compatriote Ludmilla Kazankina lui laisse le champ libre. Elle repousse en la circonstance, les limites de l'humain en courant, au train, de bout en bout et en observant une remarquable égalité d'allure : 56"4 + 57"1. Le record du monde est au bout des deux tours de piste en 1'53"5.

    Sur 110 m haies Thomas Munckel de la R.D.A. décroche une médaille d'or devant l'éternel second Alejandro Casanas de Cuba.

    En javelot masculin, le Soviétique Daunis Kula bénéficie de la mansuétude des juges, qui estiment valable un essait atterrissant complètement à plat. Grâce à cette erreur, qui n'est pas involontaire, Kula se qualifie pour la finale où il l'emporte en expédiant, régulièrement cette fois, son engin à 91,20 m.

    Après son élimination du 100 m, on a craint pour Pietra Mennea une issue tout aussi fatale sur 200 m.
    Mais Pietro Mennea revient transformé. Débridé, surmontant le poids des responsabilités, il cueille à 28 ans sa première médaille d'or olympique.
    Mennea tire le couloir 8, juste devant Alan Wells, le champion olympique du 100 m pour lequel il constitue un merveilleux point de mire. Le 200 m est une épreuve très difficile à négocier.
    Wells ne se soucie pas de sa foulée dans le virage.
    A l'entrée de la ligne droite, il possède près de 3 m d'avance sur l'Italien. Mais ce dernier n'a plus l'aspect souffreteux qu'on lui a connu sur 100 m. Sa vélocité retrouvée, comme surmultipliée, lui permet de réduire le handicap considérable qu'il concède à Wells, tout en puissance et qui brûle trop d'énergie face à la fluidité de style de son rival.
    A 10 m du but, Wells est encore en tête. A 5 m Mennea le rattrape et le passe sur ses derniers appuis. Radieux, l'Italien lève l'index droit au ciel : c'est le doigt de Dieu.



    Au disque, on assiste à la surprenant défaite de l'Allemand de l'Est Wolfgang Schmidt. Blessé à un pied, Schmidt qui sera bientôt écarté de la compétition pour raison d'Etat, n'obtient même pas une médaille.
    C'est un Soviétique peu connu, Rachupkin, qui s'impose à 30 ans, dans une discipline où l'U.R.S.S. N'avait encore jamais gagné.



    En saut en longueur, le talentuerux Lutz Dombrowski l'emporte avec un saut de 8,54 m, nouveau record d'Europe. Il devient à 21 ans l'un des plus jeunes champions titrés dans cette spécialité, au terme d'une foudroyante progression.
    Avec 8,54 m, Dombrovski accomplit la meilleure performance réalisée au niveau de la mer.



    La R.D.A. s'impose sur 400 m féminin, avec Marita Koch qui tient ses adversaires en respect, malgré une préparation ratardée par une blessure.

    A 16h30 au stade Lénine commence le concours de perche. Y participent 2 Soviétiques, Volkov et Kulibaba, 3 Polonais Kozakiewicz, Slusarski, Klimczyk, 1 Suédois, Zabar, 2 Finlandais, Pudas et Haapakoski, 1 Britannique, Hooper et 3 Français Houvion, recordman du monde avec 5,77 m, Vigneron, ancien recordman du monde avec 5,75 m et Bellot.
    Les Français, donnés favoris, vont déchanter. Face aus rafales capricieuses, Vigneron échoue à 5,55 m. Seul Houvion soutient la comparaison avec les Polonais et les Soviétiques. Mais il ne peut aller plus haut que 5,65 m.
    Wladyslaw Kozakiewicz monte au sommet de son art.
    Malgré les sifflets et les vociférations des spectateurs, Kozakiewicz est seul à 5,75 m après que Konstantin Volkov et Slusarski aient lâché prise. Le Polonais sera encore plus isolé à 5,78 m, hauteur qu'il franchit en gagnant ainsi sur tous les tableaux.
    Pour leur part, les Français ont tout perdu, malgré leurs 3 places dans les 8 premiers.



    Sur 400 m, un Sibérien de Novosibirsk l'emporte : Victor Markine, inconnu un an plus tôt, est venu de loin, au propre comme au figuré. En 12 mois il a amélioré son meilleur temps de 2"5. Markine fait coup double : médaille d'or et record d'Europe en 44"60. Il rejette le superbe Juantorena, également devancé par l'Australien Mitchell et par l'Allemand de l'Est Schaffer, à la 4ème place, ce qui n'est pas mal quand on sait que le Cubain relève d'une opération au tendon qui l'a empêché de disputer le 800 m.

    Au poids masculin, Udo Beyer, de la R.D.A. est battu par Kisseliev et par Barychnikov.

    Au marteau, Yuri Sedykh l'emporte. Son engin atterrit à 81,60 m à son premier essai, nouveau record du monde. Avec ce jet, il devance Litvinov avec 80,64 m.

    En longueur féminine, Tatyana Kolpakova retombe à 7,06 m de son point de départ.

    Sur 3000 m steeple, le Tanzanien Filbert Bayi effectue sa première apparition olympique. Intrépide, doté d'une technique de franchissement d'obstacles assez frustre, il atteint la mi-course en moins de 4', ce qui constitue une première sur la distance.
    Trop présomptueux, Bayi qui a compté jusqu'à 7" d'avance sur le Polonais Bronislaw Malinowski, est rattrapé, puis irrémédialblement dépassé par son rival dans le dernier tour.

    Dans le 1500 m, la présence, côte à côte, pour la seconde fois en une semaine des deux monstres sacrés du demi-fond, Steve Ovett et Sébastian Coe, apportient à ces duels épiques des Jeux Olympiques.
    Dans cette épreuve, on se marche d'abord sur les pieds, avant que l'Allemand de l'Est Straub ne tente quelquechose d'effectif. Il reste alors 700 m à courir.
    On s'attend à ce que Steve Ovett produise une accélération dans les derniers 200 m.
    Sebastian Coe a mûrement réfléchi sur sa bévue du 800 m.
    Il contrôle de très près le comportement d'Ovett. Inconsciemment, Straub, en lançant l'attaque de loin, a rendu un estimé service à l'Anglais. Coe ne peut rêver en effet d'une meilleure tactique pour émousser la pointe du vitesse terminale de son rival. Paradoxe : dans ce 1500 m, les deux hommes vont démarrer en même temps alos que sur 800 m, Ovett s'était élancé quelques dixièmes de seconde avant son adversaire. C'est dans cette simultanéité que naît la différence : Coe couvre en effet les derniers 100 m en 12" !
    Pourtant Ovett lutte avec opiniâtreté. Mais à 20 m du fil, il craque et se relève, également devancé par Straub. Il est vrai que les derniers 500 m ont été couverts en 1'6" et surtout les ultimes 800 m, abattus en 1'48", ont pesé lourd dans la balance.

    L'Ethiopien Yifter s'octroie un doublé en remportant le 5000 m après avoir remporté le 10 000 m. Ce petit homme, qui n'avait encore jamais mis les pieds sur une piste, a été capable avec une facilité désarmante de réduire ses rivaux à l'impuissance.
    Il a donné une véritable leçon à ses rivaux en bouclant les derniers 800 m en 1'56" et les ultimes 300 m en 39"8.

    Dans l'épreuve du marathon, l'Allemand de l'Est Waldemar Cierpinski est vainqueur pour la seconde fois consécutive.

    Gerd Wessig est victorieux en saut en hauteur. Âgé de 21 ans, Wessig a suivi une progression vertigineuse depuis 1978. de 2,21 m à 2,30 m avant d'arriver à Moscou, il culmine à 2,36 m, nouveau record du monde, au terme d'un concours où le Fosbury Flop occulte le classique ventral.



    Kazankina conserve son titre du 1500 m.

    Sur 4x100 m masculin, l'U.R.S.S., avec des relayeurs bien exercés, bat le record d'Europe en 38"26 devant la Pologne et la France.
    Cette dernière, dans la dernière transmission du témoin, rate un exploit retentissant : il faut en effet que Panzo s'arrête presque à la sortie de la zone pour recevoir le bâton de la main de Patrick Barre et arrache le bronze. Avec un meilleur relais c'était sant doute 15, voire 20/100ème gagnés et qui sait...

    Dans le 4x400 m dames, l'U.R.S.S. remplace deux athlètes après la série et l'emporte dans la finale.
    Les Allemandes de l'Est, battues de justesse, grognent tout haut et ne manquent pas d'affirmer que Marita Koch, bien que réellement malade, a couru sa série pour avoir le droit de participer à la finale.

    Dans le 4x400 m masculin, Markline, qui n'a pas pris part aux éliminatoires, a pris la place de Burakov. L'U.R.S.S. l'emporte en finale.


    Avec moins de 130 sélectionnés, la délégation française, présente dans 12 sports seulement et privée des services de ses cavaliers, de ses tireurs et de ses yachtmen, a remproté 6 médailles d'or, 5 d'argent et 3 de bronze, soit 14 médailles contre 9 à Montréal en 1976. Ce bilan situe la France en bonne postion dans le camps occidental, seule l'Italie la précède, tandis que des pays socialistes comme la Roumanie et la Pologne sont derrière elle. L'U.R.S.S. au décompte général accomplit une étonnante razzia avec 195 médailles sur les 629 distribuées dont 80 d'or, contre 128 à la R.D.A. dont 47 d'or.
    Mais des zones d'ombre planent sur ces compétitions : la préparation biologique a joué un rôle qu'on découvrira plus tard, en 1981, quand on révélera que près de 15% de médaillés contrôlés à Moscou, ont utilisé de la testostérone, hormone mâle qui a pris le relais des anabolisants de synthèse. La testostérone ne figure pas encore sur la liste des produits interdits ; elle sra ajoutée sur un long catalogue de droges proscrites, tout comme la caféine pour les Jeux Olympiques de 1984.
    Il n'empêche que l'on aurait aimé des Jeux plus purs et moins marqués par l'action des sorciers de laboratoire.

    A 20 heures, la flamme olympique s'éteint au stade Lénine. Pendant 1h30, dans le crépuscule doré, la cérémonie de clôture se déroule dans une sorte d'euphorie où l'espérance se mêle à l'inquiétude. "L'hymne à la joie" de la 9ème symphonie de Beethoven s'offre en message à l'humanité alors que s'effectue la passation du drapeau entre Moscou et Los Angelès, seule ville candidate pour les Jeux Olympiques de 1984.



    Il fallait transiter par Moscou, point de passage obligé, pour que le long voyage de l'olympisme dans l'espace et dans le temps, ne fût pas définitivement interrompu.
    Les adieux de Lord Killanin, auquel succède l'Espagnol Juan Antonio Samaranch, ont des accents pathétiques. Il lance un vibrant appel à la paix du monde :
    "C'est pour nos enfants que les Jeux Olympiques doivent demeurer."
    Killanin ne manque pas non plus de rappeler le précepte fondamental de Coubertin :
    "Les Jeux Olympiques n'appartiennent pas à un seul pays ; ils sont la propriété de tous."
    C'est la manière du président sortant du CIO d'affirmer que ce qui doit mener et entraîner le monde, ce sont les idées généreuses et non pas les ambitions partisanes et la raison d'Etat.
    Il n'empêche que, pour la deuxième fois consécutive, le boycottage politique a entaché l'universalité des jeux sans qu'aucun orgnisme international, à l'exception du CIO, lui-même n'ait jugé bon d'intervenir et de condamner le boycott et ses causes. Les jeux sont trop inoffensifs et, trop improtants pour que les nations assemblées veuillent voler à son secours.
    Les athlètes français, reçus en délégation par M Vladimir Popov, vice président exécutif du Comité d'organisation et M. Zamiatine, chef du département international du Comité central du P.C. de l'U.R.S.S. leur ont remis le communiqué suivant :
    "En raison de l'ingérence idadmissible du pouvoir politique dans les affaires du sport international, les Jeux Olympiques ont été gravement menacés.
    Nous jugeons cette situation extrêmement préoccupante et tenons à réaffirmer que les Jeux Olympiques appartiennent au mouvement sportif et à lui seul.
    D'autre part, conscient que nous constituons une force universelle (probablement la seule avec laquelle il faut compter) et conscients que la paix dans le monce est aussi gravement menacée, nous exprimons notre condamnation, dans quelque pays que ce soit, de toutes manifestations de racisme, de violation des droits de l'himme, du non-respect de la Charte d'Helsinki, de toute intervention armée extérieure à visée expansionniste ou hégémonique.
    En conséquence, et en signe de réprobation à l'égard de tout régime politique concerné par cette condamnation, nous saisissont l'occasio de notre séjour à Moscou pour vous demander solenellement la libération de tout être humain détenu en U.R.S.S. pour délit d'opinion ou de pensée."

    Pas la moindre publicité ne sera donnée en U.R.S.S. à ce courageux texte.



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